Istanbul, Turquie, avril 2007- VOYAGE AU KURDISTAN

25 Septembre, 2011

Istanbul, pays des merveilles. Istanbul, a cheval entre deux mondes,
me donne cette constante impression d’être partout et nulle part à la
fois. Après avoir passé une douzaine de jours à sillonner ses rues,
j’ai eu un besoin incontrôlable de sauter dans un bus
longue-distance et d’aller voir ce qu’il y a à l’autre extrémité du
pays. À l’est de l’Anatolie, au pays des kurdes. L’autre Turquie. LÃ
où le faste ottoman et byzantin fait place à l’aridité des steppes
et des montagnes et à la chaleur de ses habitants. Ce voyage en Anatolie n’est pas sans me rappeler certaines de mes
expériences antérieures. J’ai ressentie une fois de plus
l’isolation, et j’ai revu ce regard perplexe de ceux qui ne
comprennent pas ce qu’une femme étrangère seule fait à errer par là.
La grisaille et la désolation de la région en cette fin d’hiver
m’ont ramené pour quelques instants trois ans en arrière, dans les
rues de Peshawar. Mais à intensité réduite, bien entendu. Et je me
suis répété cette devise de voyageurs solitaires, tirée de la
biographie d’Alexandra David-Néel: “Soyez à vous-même votre refuge
et votre flambeau”.Heureusement les kurdes m’ont vite rappelé qu’un sourire en attire
un autre, et que la méfiance n’est point nécessaire en ce coin du
monde. Toutefois, la communication étant réduite au minimum à cause
de la barrière des langues, le plus gros de mes journées s’est
déroulé dans le silence et la solitude. Je commence décidément �
m’habituer à ce rôle d’observatrice-rêveuse. Boire un thé après
l’autre, parcourir des kilomètres et des kilomètres à pieds pour
trouver la petite rue la plus accueillante de chaque endroit,
laisser le temps s’écouler au rythme des appels à la prière…Et
surtout, rester attentive aux merveilleuses rencontres qui font �
elles seules la richesse d’un voyage. Le froid et la fièvre m’ont ramené plus tôt que prévu à Istanbul,
où je passe la dernière semaine de mon voyage à essayer de dresser
un bilan de cette expérience. Un mois, c’est vite passé…Je
garderai un bon souvenir des Turcs qui sont sans cesse de bonne
humeur, sont extrêmement accueillants et qui fument beaucoup trop.
Mais je dois admettre avec regret qu’ils n’ont pas su atteindre ma
corde sensible comme l’ont fait si bien les indiens et les
tibétains… La mentalité turque se rapproche-t-elle trop de celle
de la société d’où je viens? Ou est-ce la Turquie qui n’exhibe pas
un chaos assez puissant pour que je m’y retrouve? Qu’importe. J’ai
fait un beau voyage.

Écrit dans la section Voyage 2008

Varanasi, Inde, octobre 2006 -AINSI VA LA VIE…

25 Septembre, 2011

Je ne sais pas trop comment commencer ce message. Pour ceux qui
n’étaient pas au courant, depuis un mois déjà l’Inde m’a accueillit
chez elle pour la quatrième fois.Après avoir erré de Delhi a Darjeeling en passant pas Calcutta,
après avoir laissé  mes pas me conduire à travers les rues de ces
villes sans trop savoir pourquoi, j’ai aboutie il y a une semaine a
peine à Varanasi, là ou mon voyage a vraiment commencé. Varanasi,
c’est aussi la ville où a débuté mon tout premier voyage en Inde,
en compagnie d’Ingrid, avec nos regards émerveillés du début des
temps, regard que j’espère ne pas avoir totalement perdu depuis.

Varanasi, qui vit en étroite relation avec le Ganges qui la
traverse, représente le plus haut lieu sacré de l’hindouisme. Ici
viennent mourir des Hindous des quatre coins du pays car selon leur
croyance, terminer ses jours dans cette ville met fin au cycle
perpétuel des réincarnations et permet d’accéder au nirvana.

Observer la vie qui se déroule sur les rives du Ganges représente ma
principale occupation. Les gens viennent ici pour se purifier dans
les eaux sacrées du fleuve, pour se laver, pour faire leur lessive,
faire une sieste à l’ombre des ghats, baigner leur buffles, célébrer
la fête d’un dieu ou d’une déesse, ou ultimement pour redevenir
poussière, au ghat de Manikarnika où ont lieu les crémations. Ma
deuxième occupation consiste à me promener dans les rues étroites de
la vieille ville, ces ruelles qui ont vue l’humanité évoluer depuis
quelques milliers d’années. Les familles y vivent dans une
proximité et des conditions d’hygiène bien difficile à concevoir
pour le regard occidental. Les chemins rarement plus larges qu’un mètre
sont encombrés des déchets de la vie quotidienne, des excréments des

vaches qui vivent à même la rue, des mouches qui vivent dans les
excréments des vaches, etc. Et à travers tout ce bazar, des enfants
de 4 ans transportent des enfants de 2 ans et inventent des jeux �
partir de rien, des motocyclettes réussissent à se frayer un chemin,
des génératrices crachent une épaisse fumée noire lors des
nombreuses pannes de courant. Et ainsi va la vie…C’est dans ce contexte quelque fois déroutant mais toujours
enrichissant que je puise l’inspiration pour effectuer mon projet de
photographie et d’écriture. Pour l’aspect photographique ça avance
tranquillement, je garde les yeux grands ouverts et j’essaie de faire
confiance à mon instinct. Par contre l’inspiration pour écrire se
laisse encore désirer, mais je suis patiente…En attendant je passe
des après-midi entières assise sur mon balcon à regarder le temps
qui s’étire, et les matins j’essaie courageusement d’apprendre �
jouer du sitar avec le vieux Babaji qui s’entête à me parler en
hindi, convaincu que je comprends!

Alors je bois un chai a votre santé et vous dis à bientôt!

Écrit dans la section Voyage 2008

Peshawar, Pakistan, mars 2004 -L’USAGE DU MONDE

25 Septembre, 2011

« On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait. »

L’Usage du Monde, Nicolas Bouvier

L’écrivain-voyageur suisse a écrit ces mots en 1954, lors d’un voyage qui l’a conduit à travers le Moyen Orient jusqu’à la Khyber Pass, lieu marquant la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan.  C’est maintenant que je réalise pleinement le sens de cette phrase; mon voyage à moi, il m’a amenée jusque du côté est de la Khyber Pass, à Peshawar dans le nord du Pakistan. Il y aurait tant de choses à dire, mais pour l’instant je vais m’en tenir à l’essentiel.

Il y a une route, dans ce coin du monde, qui semble pouvoir nous élever tout près du ciel. On l’appelle la Karakoram Highway. Ancien fragment de la route de la soie, elle est le trait d’union dans l’Himalaya entre l’Asie Centrale et la Chine. Je l’ai parcourue d’Islamabad jusqu’à la Vallée d’Hunza, le plus loin qu’on puisse s’y rendre en cette saison. Là-haut tout est dénudé, les murs de pierres couleur sable se fondent aux flancs des montagnes. C’est à peine si on aperçoit les habitants aux cheveux cendres et aux yeux clairs. Et le soir au coucher du soleil, les chants arabes s’échappent de la mosquée et vont remplir l’air de la vallée entière et même au-delà. Devant une telle perfection, c’est là qu’on croit être rendu au ciel.

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À Lahore, j’ai eu la chance ou la malchance d’assister aux célébrations du 10e jour du Muharram. La cérémonie d’Ashura des musulmans shiites est sans doute l’une des plus sanglantes de l’histoire des religions. Dans les rues de la vieille ville, des hommes, adolescents et garçons entrent en transe et s’auto-mutilent le dos en se fouettant avec des couteaux retenus par des chaînes. Pendant plus de trois heures, prisonnière de la foule, j’ai été témoin de ce spectacle horrible. J’ai vu les larmes couler  sur les joues des mères regardant leurs fils performer. J’ai vu les larmes et la peur dans les yeux d’un petit garçon de six ans, son instrument de torture à la main, dont le père a insisté pour qu’il accomplisse le rituel. Encore aujourd’hui je me rappelle du rythme parfait des prières, du son des lames qui claquent sur la peau, des cris interminables du petit garçon…

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En pénétrant dans la ville de Peshawar, on a l’étrange impression qu’on vient de faire un pas mille ans en arrière. Les mules avec leurs chariots de marchandise s’abritent sous les caravansérails. Les rues forment un étroit labyrinthe qui renferme d’innombrables maisons de thé, dans lesquelles des hommes pashtouns aux barbes longues discutent derrière les samovars fumants. À travers les hommes qui défilent en grand nombre dans les rues, on aperçoit aussi des femmes, anonymes sous leur burka sans visage. Ici, les réfugiés afghans représentent plus de la moitié de la population, ce qui influence grandement le portrait de la ville. Quand je me promène il arrive que des femmes afghanes s’arrêtent devant moi et me fixe droit dans les yeux, à travers leur petite grille. Et parfois elle relève leur voile et me révèlent comme un secret leur visage d’une dure beauté et leurs yeux perçants. On dirait que derrière leurs burkas elles cachent toute la souffrance et la splendeur de l’Afghanistan.

Je suis arrivée dans ce pays il y a deux semaines, et déjà dans quelques jours ce sera le temps de rentrer en Inde. J’ai beau avoir été charmée par toutes ces nouvelles rencontres, le Pakistan reste un pays inhospitalier à une femme qui voyage seule. Et chaque jour il y a quelqu’un pour me rappeler que je ne suis pas à ma place.

Je pense à vous,

Salam Alekoum

Écrit dans la section Voyage 2008

Calcutta, Inde, Décembre 2003 -KALI-KHATA

25 Septembre, 2011

Calcutta. Kolkatta. Kali-Khata. Kali, grande déesse de la mort et de la vengeance. Elle règne sur l’immense cité qu’est Calcutta, là où on l’honore et la respecte. À Kalighat, le Temple qui lui est dédié, les matins des animaux sont sacrifiés pour calmer sa fureur et sa soif de sang. Et autour du Temple vivent les plus pauvres de pauvres. Des mendiants et des orphelins qui s’accrochent à Kali en guise de dernier espoir. Tout près de là se trouve aussi la maison pour les mourants fondée par Mère Teresa. Les sœurs qui y travaillent sillonnent les rues pour recueillir ceux qui s’apprêtent à laisser leur âme. Ce quartier est l’un des plus déroutants de la ville, car ici la vie et la mort semblent se confronter à chaque instant. Ville à l’équilibre fragile qui est la contrée de tous les funambules de l’impossible.

Écrit dans la section Voyage 2008

Calcutta, Inde, Décembre 2003 -PASSAGE

25 Septembre, 2011

Il semble que parfois l’essentiel d’un voyage puisse résider  en une seule journée, voir même une seule heure. Quand je serai très vieille et que je repenserai à ce troisième voyage en Inde, ce sera des images bien précises qui se succèderont dans ma tête. Entre autre il y aura la matinée de notre retour vers Calcutta, à partir de la frontière du Bangladesh. Les mots valent bien peu pour décrire ces quelques heures, car il s’agit ici d’images et tout doit forcément passer par le regard. Ce matin Bénapole est dans un voile de brouillard et de pluie. Pour se rendre jusqu’à la douane un rickshaw-wallah nous transporte sur une fragile plate-forme de bois tirée par son vélo. On tente vainement de s’abriter sous un seul parapluie, tout en contemplant la ville encore endormie autour de nous. À la douane, il nous faut être indulgent auprès des employés qui ne savent trop que faire avec des étrangers comme nous. Et qui d’ailleurs sont déjà amplement occupés à siroter leur chai du matin. C’est après de longues heures d’attente d’un côté comme de l’autre de la frontière que nous voyons l’Inde à nouveau. Les rassurants « Namaste » et « Welcome to India » se font entendre de partout. Nous nous arrêtons pour manger des chapatis pour déjeuner, assis sur un banc de bois chancelant, les pieds dans la boue. Quel soulagement de voir une femme nous servir la nourriture, et en plus sans voile pour couvrir son beau sourire. Nous sommes déjà loin du Bangladesh…Il ne nous reste qu’un trajet de train pour rejoindre Calcutta, dernière étape de ce long retour.  ____________________ 

Voyager en classe générale dans un train se dirigeant vers l’une des plus grosses villes de l’Inde peut facilement être un enfer. Mais ce matin la chance est de notre côté, car en plus d’avoir des places près d’une fenêtre, le train est plein mais ne déborde pas. Et pendant trois heures on regarde le West Bengal défiler comme un film devant nos yeux. Avec la musique des roues sur le chemin de fer et de légères gouttes de pluie nous balayant le visage. Nous sommes une semaine avant Noel, il fait gris et l’air est froid. À partir du train, les villages traversés semblent animés mais aucun son ne nous parvient. Comme dans un film muet et magnifique. Quelques heures qui pourraient durer toute la vie. ____________________  Et tranquillement la vie nous rattrape. Les villages des campagnes font place aux bidonvilles. Nous pouvons maintenant sentir l’odeur de curry et de poisson s’échapper des kiosques des marchands. On entre de plein fouet dans la ville, et bientôt il n’y a plus le moindre espace vide dans notre champ de vision. Et le train se gonfle…se gonfle…jusqu’à ce qu’il s’arrête enfin et recrache tous ses passagers à la Dum Dum Railway Station dans le nord de Calcutta.  Bienvenue dans la Cité de la Joie

Écrit dans la section Voyage 2008

Bangladesh, décembre 2003- PAYS SANS REPOS

25 Septembre, 2011

Dans ce pays qui a une des plus hautes densités de population au monde, le calme n’existe pas. Les rues débordent d’une marée humaine à toute heure du jour et de la nuit. Où que l’on soit on peut entendre le même bourdonnement : cries, klaxons, mollah qui vocifèrent des slogans dans un haut-parleur, sans compter les appels à la prière des nombreuses mosquées…On va devoir s’habituer à ce rythme. Pour se faire entendre il faut hurler, pour se faire un chemin à travers la foule il faut bousculer et frapper.   Pourtant le plus déroutant ici, ce n’est pas cette frénésie continuelle, mais bien les gens. En tant que femme dans ce pays musulman, il y a un code d’éthique que je me dois de respecter. D’abord les yeux. Mes yeux bleus sont dérangeants, voir même provocateurs. Je dois éviter les contacts visuels à tout prix et baisser le regard si quelqu’un m’adresse la parole. Ce n’est pas chose facile pour moi qui suis si curieuse et aime observer les gens qui m’entourent. Ensuite l’attitude. Je dois rester à l’écart des conversations, laisser les deux hommes qui m’accompagnent s’occuper de tout, et idéalement marcher derrière eux dans la rue. Tout écart à ces règles de base attire dangereusement l’attention sur nous. C’est à la fois choquant et fascinant.  Pour moi femme étrangère, je vis toutes ces contraintes comme une expérience enrichissante et surtout temporaire. Mais je ne peux pas m’empêcher de penser  aux femmes du Bangladesh qui elles doivent se résigner à rester dans l’ombre pour toute une vie.Car naître femme au Bangladesh, ça veut dire naître non désirée. Naître sans l’espoir d’obtenir un jour le respect et la liberté.

Écrit dans la section Voyage 2008